LE CONGRES DU XIII ème CENTENAIRE
"Lorsque Dom Gabriel Gontard, abbé de Saint-Wandrille, fit son entrée solennelle, ce matin du Dimanche 13 juin 1954 dans l'Abbaye de Jumièges, il portait pour crosse le Tau d'ivoire sculpté du XII ème siècle que conserve le Musée des Antiquités de Rouen. C'était le bâton pastoral des abbés de Jumièges; il symbolise la pérennité d'une fonction, qui, dans ce coin de Normandie, dans le cadre sauvage et magnifique des boucles de la Seine, a conduit au VIIème siècle l'évêque de Rouen sous le nom de Saint-Ouen à protéger la fondation des deux célèbres monastères: Fontenelle par Wandrille, et Jumièges par Philibert. Alors que l'Abbé de Fontenelle, abbaye vivante, entrait dans Jumièges, abbaye morte, sept reliquaires le précédaient dans l'imposante procession de moniales, de clercs, de moines, d'abbés et d'évêques, qui le conduisait vers le sanctuaire en présence du successeur même de Saint-Ouen, Son Excellence Monseigneur Martin, Archevêque de Rouen, Primat de Normandie.

Sur un petit autel dressé à l'endroit même où pouvait se trouver jadis l'autel matutinal, les reliques de Saint-Ouen, dans leur lourde châsse gothique, attendaient l'étonnant cortège au terme duquel, portée sur les épaules de quatre moines du Bec en coulle blanche, apparut la châsse cloutée en cuivre jaune et rouge, conçue pour la circonstance, où reposait le Chef de Saint Philibert, venu tout exprès de Tournus."
Cette châsse, Georges Lanfry l'avait voulue superbe, digne de recueillir les restes vénérés du Saint Fondateur mort dans son abbaye de Noirmoutiers en 684. Il en avait conçu le dessin et suivi l'exécution, faite de bandes alternées, de métal poli, à l'image d'une armure de chef mérovingien.
Dans la nef, il avait osé, comme une provocation, reconstituer à hauteur des tribunes les trois arcades romanes arrachées par les démolisseurs. Cette initiative fut probablement jugée convaincante, puisqu'à ce jour, les seize baies des tribunes ont retrouvé leur disposition d'origine.
Le Congrès de Jumièges s'acheva dans la magnificence de ces dernières solennités. L'heure était venue de récolter les fruits de ces savantes journées d'études. C'est à Dom Hesbert, avec sa science et sa ténacité de moine bénédictin, qu'échut le soin de rassembler, en deux tomes de 500 pages chacun, les 106 communications évoquant treize siècles d'histoire.
Georges Lanfry pour sa part eut l'honneur d'en écrire la préface et les textes de deux articles:
- l'un sur: L'alternance des piles dans l'Eglise de Jumièges,
- l'autre sur: Les bâtiments monastiques de Jumièges - Le cloître.
Dans cette préface perce la nostalgie d'un moment exceptionnel sans lendemains, lorsqu'il écrit:
"...Et puis les chants se sont tus; cette résurrection. d'un jour avait pris fin. Jumièges redevint ce qu'elle était la veille: des ruines baignées de silence ... . A quelques rares privilégiés, il a pourtant été donné certain soir de ce même mois de juin de voir se prolonger leur illusion."
Cette illusion, ce rêve prolongé, ce certain soir, je les ai connus quand, réunis sur la terrasse de l'ancien logis abbatial, nous pouvions par une belle soirée contempler l'arc triomphal et les tours se détachant à contre-jour sur le fond bleuté des coteaux boisés de la Forêt de Brotonne. La brume du soir montant de la Seine commençait à envelopper les ruines. De petites corneilles noires (les oiseaux qu'aimait Saint Benoît) tournoyaient encore, avant d'aller se nicher pour la nuit au creux des vieilles pierres.
Pour nous, cet instant privilégié allait bien au-delà de la simple contemplation de ce Haut Lieu chargé de spiritualité. Il s'enrichissait des images incertaines que l'imagination recrée à sa fantaisie; images nourries par tout ce que la mémoire garde de souvenirs, par tout ce que les artistes de l'époque romantique avaient déjà voulu exprimer au travers des dessins d'Evariste Fragonard, d'Horace Vernet, d'Elisabeth Turner ou de Cotman.
L'émotion ressentie, Georges Lanfry aurait voulu la partager et la communiquer aux autres, retenir le visiteur pressé, prolonger d'un instant l'intérêt qu'avaient pu éveiller en lui ces ruines livrées au vent et aux bourrasques, ainsi que les vestiges sauvés du pillage rassemblés autour du gisant des Enervés et de la dalle noire du tombeau de la belle Agnès. Pièces rares, témoins du prestigieux passé de la grande Abbaye. Afin de retenir celui qui ne fait que passer, il rêvait à l'aménagement d'un lieu d'accueil et de détente proche des salles affectées au Petit Musée.
Ce projet ne put aboutir à la suite des malheurs advenus au bâtiment, victime d'un incendie qui devait en ravager les étages.
André GREGOIRE (janvier 1994)