LES MANUSCRITS NORMANDS
Pendant longtemps, la Normandie romane est apparue comme une région sans peinture. L'art roman était connu essentiellement par ses réalisations architecturales. L'intérêt de ses manuscrits a été reconnu ces quarantes dernières années grâce aux travaux de savants allemands et anglais comme M. Hans Swarzenski et les professeurs Otto Patcht et C. R. Dodwell, J. J. Alexander, sans oublier ceux de Jean Porcher, ancien conservateur du Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque Nationale et ceux de M. François Avril, conservateur au même département et aux travaux duquel l'auteur de cet article doit tout.
Le Xl ème siècle est dans tous les domaines une période de renouveau. Avec le duché de Normandie, on assiste à une renaissance intellectuelle dans les monastères où il ne restait plus rien des bibliothèques d'avant les invasions normandes. Le duc et ses vassaux favorisent toutes les tentatives de rénovation monastique. L'appel à des personnalités telles que Guillaume de Volpiano à Fécamp, Lanfranc et saint Anselme au Bec donne l'impulsion nécessaire à ce renouveau. La nécessité de constituer des bibliothèques, les contacts prolongés et fructueux avec les foyers artistiques les plus brillants de l'époque, en particulier l'Angleterre, expliquent l'activité sans relâche des scriptoria normands durant cette période et la qualité remarquable qu'atteint rapidement leur production dans la deuxième moitié du XI ème siècle et dans la première moitié du XII ème siècle.
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L 'ESSOR DES ABBAYES
Deux groupes d'abbayes contribuent à définir les caractéristiques des manuscrits normands au cours de cette période. La première génération est constituée par Fécamp et le Mont-Saint-Michel. Guillaume de Volpiano, disciple de saint Maïeul de Cluny, est appelé par le duc Richard III à prendre la tête de l'abbaye de Fécamp en 1001 . Il ranime la vie monastique dans toutes les abbayes de la vallée de la Seine: Saint-Wandrille, Jumièges, Saint-Ouen de Rouen ainsi qu'au Mont-Saint-Michel qui, dans la première moitié du XI ème siècle, apparaît comme une abbaye soeur de Fécamp. Trois des abbés du Mont seront d'anciens moines de Fécamp et les échanges entre artistes furent certainement fréquents. Le long abbatiat de Jean d'Alie( 1028-1078) marque la période la plus brillante du décor à Fécamp. Suivant les traces de ses aînées, une seconde génération d'abbayes est à l'origine de l'intense activité intellectuelle au cours de la seconde moitié du XI ème siècle. Le chef de file de ces abbayes est le Bec dont la réputation dépasse rapidement les frontières normandes grâce à la personnalité de deux abbés prestigieux: Lanfranc et saint Anselme qui firent de cette abbaye un centre d'études théologiques. Lanfranc, né vers 1005 d'une famille distinguée de Pavie, arrive en 1041-42 au Bec. Nommé prieur en 1045, il ouvre deux écoles : une pour les oblats, une autre pour les séculiers et clercs venus de l'extérieur. II organise le scriptorium où il fait copier par ses élèves, moines et séculiers, ses propres manuscrits ou ceux empruntés à d'autres abbayes. II corrige en personne ou fait corriger les exemplaires erronés de la Bible et des ouvrages des Pères. Nommé en 1063, abbé de Saint-Etienne de Caen puis plus tard archevêque de Canterbury, il restera toujours très lié au Bec. Son successeur, saint Anselme, également originaire d'Italie, est un esprit tout aussi remarquable. La transcription des manuscrits est pour lui une préoccupation constante. II met son point d'honneur à ne jamais refuser à l'extérieur la communication des manuscrits. II en emprunte également. Nous retrouvons le même zèle dans les abbayes de Jumièges et de Saint-Evroul. C'est sous l'abbatiat de Gontard (1078-1095) que Jumièges connaît sa grande période de décoration. Y travaille au milieu du siècle Thierry de Mathonville qui part en 1050 pour Saint-Evroul où il forme des copistes de grande qualité. Cet essor se poursuivra jusque dans la première moitié du Xll ème siècle où Saint-Evroul comptera parmi ses moines l'historien Orderic Vital. La plus brillante période qu'ait connu l'enluminure monastique romane s'étend de 1090 à 1100. Si Fécamp et le Mont-Saint-Michel ont ralenti leur activité il n'en est pas de même de Saint-Pierre de Préaux, Notre-Dame de Lyre et aux confins du Perche et du Maine, Saint-Evroul et Saint-Martin de Sées. Le rôle joué par le Bec et Saint- Ouen dut être important. Jumièges connaît toujours une activité soutenue. Le moine Hugo Pictor qui s'est représenté dans un manuscrit provenant de la cathédrale d'Exeter et dont la main se retrouve dans des manuscrits conservés à la Bibliothèque Municipale de Rouen, travaillait à jumièges pendant cette période. Entre ces différents centres, des échanges ont lieu et l'on peut employer le terme d' "école normande".
LE DECOR DES MANUSCRITS NORMANDS
IMAGES DES SAINTS ET DE LA BIBLE DE JUMIÈGES
La décoration des manuscrits connaît son épanouissement dans la seconde moitié du Xl ème siècle. Un événement capital semble I' avoir conditionné la conquête de l'Angleterre en 1066 qui permit aux moines normands de prendre contact avec l'art dit de Winchester. Le X ème et la première moitié du XI ème siècle ont constitué en Angleterre une période brillante sur le plan artistique, notamment sur le plan de l'enluminure. Connaissant bien l'art carolingien, les enlumineurs anglo-saxons ont su développer des particularités décoratives originales et se sont acquis une maîtrise exceptionnelle dans l'art du dessin. Leur influence se fait sentir en Normandie dès le milieu du XI ème siècle par l'intermédiaire de manuscrits de luxe venus d'Angleterre et dont le plus célèbre est le sacramentaire offert à Jumièges par Robert Champart, ancien abbé du monastère, devenu évêque de Londres. Le prestige de ces manuscrits se manifeste par la volonté évidente des artistes du duché de les copier.
On le sent dans les manuscrits de Fécamp et du Mont-Saint-Michel où nous retrouvons le même type d'encadrements végétaux et les lettres de style franco-saxon. Le Bec, Saint-Wandrille, Préaux, Jumièges s'inspirent plutôt des lettrines anglaises à dragons. Les lettres verticales de ces manuscrits contiennent parfois dans leur cadre des animaux empilés les uns au-dessus des autres ou des personnages qui semblent grimper sur une échelle, procédés qui étaient utilisés en Angleterre. Cependant le style des manuscrits normands n'est pas une simple imitation de l'art anglo-saxon. L'illustration à pleine page prend une place relativement limitée et les moyens techniques mis en oeuvre sont simples. L'or disparaît. Triomphent l'orange, le vert, le bleu, le rouge, l'ocre. C'est dans le domaine de la lettre ornée (ou l'illustration est parfois intégrée) que les artistes normands donnent le meilleur d'eux-mêmes et établissent parmi les premiers des formules qui furent reprises et vulgarisées dans toute I' Europe septentrionale à partir XII ème siècle. L'influence est évidente sur l'enluminure anglaise dès la fin du XI ème et au début du Xll ème siècle. Elle est due à la présence d'artistes normands en Angleterrre notamment à Canterbury et surtout à l'introduction dans ce pays de manuscrits ornés en Normandie. Les plus importants furent ceux que donna à sa cathédrale, à son retour d'exil en Normandie, l'évêque de Durham, Guillaume de Saint-Calais. Un autre groupe de manuscrits normands provient de la cathédrale d'Exeter et l'un d'entre eux a été illustré par Hugo Pictor. Initiales historiées ou ornées constituent donc l'essentiel de la décoration des manuscrits de cette période. On voit naître un style normand homogène où les artistes créent une lettre vivante et dynamique où le rinceau végétal le bestiaire occupent une place considérable. Des rehauts tracés à l'encre rouge et verte en renforcent la cohésion. Des titres en capitales de couleurs alternativement rouges et vertes complètent l'ensemble. Les enlumineurs normands réalisent ainsi une synthèse originale entre les influences anglaises et leur propre tempérament où la fantaisie s'allie au réalisme. Le répertoire décoratif de ces initiales semble avoir exercé une influence sur la sculpture décorative de l'époque qui lui emprunte certains éléments spécialement en Normandie et en Angleterre. Après l'apogée des années 1 100, l'activité des scriptoria normands connaît un certain ralentissement. A ce mouvement quasi général seules échappent quelques rares abbayes comme Jumièges, Fécamp, le Mont-Saint-Michel. Le développement des Universités à la fin du XII ème sonnera le glas des scriptoria normands.
Marie-Françoise ROSE
Conservateur de la Bibliothèque Municipale de Rouen