MANOIRS ET PRIEURES DEPENDANTS DE JUMIEGES

Par Dom Jean LAPORTE,

Moine de Saint-Wandrille

Le terme manoir, qui a pris le sens général d'élégante demeure de plaisance, a des origines plus modestes. C'est un ensemble, pourvu de tout ce qui peut être utile pour l'existence à la campagne : maison d'habitation sans doute, mais aussi granges, colombier à pied, bâtiments divers d'exploitation, chapelle souvent, un peu de terre à l'entour, et l'enceinte fermant le tout qui est indispensable à la définition juridique du manoir. Il y en a un dans presque tous les " chefmois " des fiefs ; c'est là que les vassaux viennent aux plaids et cour du seigneur, qu'ils règlent les comptes avec lui, c'est-à-dire, dans le cas d'un monastère suzerain, avec le moine qui porte le titre de bailli, chargé des justices, ou le cellérier, chargé de l'exploitation. Mais on en trouve aussi dans les domaines non fieffés de quelque importance.Les prieurés des religieux, conventuels ou non, peuvent, du point de vue féodal ou agricole, être comparés aux manoirs, et étudiés en même temps qu'eux.Mais les uns et les autres peuvent être envisagés sous d'autres aspects encore. Ces bâtiments, souvent fort bien construits, ces chapelles, ces enceintes, ces églises paroissiales annexées, ont – bien qu'un siècle et demi ait passé, depuis qu'en furent chassés ceux qui, même absents, leur donnaient la vie – laissé subsister des restes fort intéressants. C'était sous cet aspect archéologique que Pierre Chirol avait envisagé de traiter le sujet ; et, en saluant sa mémoire, nous regretterons vivement l'intérêt que sa vaste érudition et son esprit toujours si vif n'auraient pas manqué de donner à cette enquête.Nous ne chercherons pas, dans cette première exploration, à classer des souvenirs monumentaux par ordre chronologique ou architectural ; plus simplement, nous les parcourrons en touriste; et, puisque nous sommes en Normandie, la Seine nous servira d'axe : rive droite, rive gauche, avec un troisième itinéraire sur les frontières de France, en face du Chartrain et en Basse-Normandie.

                        I. RIVE DROITE DE LA SEINE

ANGICOURT

Commençant notre périple par la vallée de l'Oise, affluent de droite de la Seine, nous saluerons – pour mémoire seulement – Angicourt, sis entre Clermont et Compiègne, que Jumièges acquit de Saint-Vaast d'Arras par voie d'échange, et lui rétrocéda, dans le cours même du XIe siècle. La belle église qui subsiste paraît être du début du XIIIe siècle, ainsi que d'autres vestiges – notamment un portail, peut être plus ancien, et ne semble rien devoir à la présence gémétique dans le premier quart du XIe siècle.

MONTATAIRE

Nous aurons à peine plus de succès à Montataire, où se trouvait un prieuré, le plus important peut-être de ceux de Jumièges. La localité est sise sur l'Oise, à quelques kilomètres en aval de la précédente, et le prieuré était sur le bord du Thérain, à 1.500 mètres de l'agglomération actuelle. Il comprenait, dit-on, une église, qui servit sans doute primitivement de sanctuaire paroissial, un cloître (si ce détail est exact, ce serait le seul prieuré de Jumièges qui en aurait eu un), et divers bâtiments. De tout cela il ne subsiste que le nom, attaché à l'emplacement. L'église paroissiale actuelle est du XIIe siècle, avec transept et choeur de la fin du XIIIe, lesquels doivent sans doute leur plan et leur construction à Jumièges, qui avait le patronage de l'édifice. Lefèvre-Pontalis, en décrivant ce chœur, a observé que ses chapiteaux à crochet avec leurs tailloirs à bec et les tailloirs ronds des chapiteaux des fenêtres étaient semblables à ceux de Nogent-les-Vierges. Il aurait donné beaucoup plus de valeur à ce renseignement, s'il avait remarqué que, comme Montataire relevait de Jumièges, Nogent-les-Vierges relevait de Fécamp. Je ne saurais dire si ce type de chapiteaux caractérise le gothique normand de cette époque ; mais il semble bien que les deux abbayes ont eu recours à un même atelier de sculpture, étranger à la région. L'église de Montataire a en outre un beau portail latéral qui doit être du XIVe siècle, et une tour du XVIe.

GENAINVILLE

Pénétrons en Vexin français. A quelques kilomètres au sud de Magny se trouve le prieuré de Genainville, qui partage avec le précédent la réputation d'avoir été donné à Jumièges par sainte Bathilde. L'ensemble du prieuré-cure comporte une église, au flanc sud de laquelle est accolé un prieuré bâti en équerre, et dont la branche parallèle à l'église a été prolongée – au XVIIe siècle semble-t-il – en manière de grange. Il subsiste aussi un colombier à pied. D'après les historiens locaux, l'église serait de 1543. C'est un édifice à double nef ; celle du midi servait aux religieux, celle du nord à la paroisse. Cette dernière est moins ornée que la précédente. Colonnes, voûtes, et nervures sont certainement du XIIIe siècle ; les chapiteaux sont également à crochets. Les voûtes ont été pourvues au XVIe siècle de ces clefs pendantes que nous retrouverons dans beaucoup d'églises gémétiques. La façade est aussi du XVIe siècle, et comporte une seul mur pignon, à deux entrées d'architecture classique, peut-être de 1543. Il existe, sur les voûtains des sanctuaires, des peintures qui seraient anciennes. Dans le prieuré, une superbe porte à godrons en style normand du XIIe siècle s'ouvre au palier du premier étage ; on l'appelait " la porte des Pères ". La partie des bâtiments qui fait face au prieuré et longe le mur de l'église paraît avoir été refaite au XVe siècle. Grande cheminée avec traces de peintures.

GUISENIERS

L'Epte passée, nous voici en Normandie. Autre riche prieuré à Guiseniers. L'entrée a encore belle allure, avec son double portail ogival, grand et petit huis, qui fait penser aux constructions du XIIe siècle, mais a évidemment été refait au XVIIe. Belle grange à dîmes au fond de la cour, et colombier à pied. Le bâtiment accolé à l'église est moderne. L'église, dont le clocher seul a été refait, est, sinon très belle, du moins intéressante, avec sa colonnade nord de la nef portant des arcs affectant la forme aigüe qu'on leur voit au XVe siècle ; la colonnade sud est presque en " anse de panier ". Des niches ornementées pratiquées dans les piles abritent des statues. Clefs de voûte pendantes mais d'un style très modeste.

TOURVILLE-LA-RIVIERE

Cette localité possédait un manoir dépendant de Jumièges, que je n'ai pu identifier. L'église mérite une mention spéciale, à cause de la tour qu'on commença à édifier au XVIIIe siècle sur la croisée du transept, sans pouvoir la terminer. Cette église était à la nomination de Jumièges, comme sa voisine de Gouy, dont le porche de bois est curieux.

BOSC-BERANGER

Cette église, qui était aussi à la présentation de Jumièges, offre un transept et un sanctuaire en gothique du XVIe siècle, modeste, mais convenable et solide – bien supérieur à la nef, – et qui est certainement l'ouvrage de l'abbaye. Il fait un peu penser au fenestrage gothique de l'église d'Yainville.

D’après les aveux du XVIe siècle, il y avait des manoirs dépendant de Jumièges à Cottévrart, à Motteville-l'Esneval, à Emondeville. Aucun ne paraît avoir laissé de souvenirs.

SAINT-VAAST-DIEPPEDALLE ET HOTOT-L'AUVRAY

Ces deux localités voisines montrent dans leurs églises de beaux retables des XVII-XVIIIe siècles, donnés – d'après la tradition – par les moines de Jumièges qui étaient patrons. Il est possible aussi qu'il s'agisse des abbés commendataires, à qui il arrivait, dans un accès de générosité, d'employer utilement les ressources de l'abbaye, dont ils profitaient en ce qui concerne les patronages. Si le premier des deux est plus monumental dans l'ensemble, et mieux placé, le second l'emporte pour le détail du tabernacle et du thabor.

DUCLAIR

Le manoir de la Cour-du-Mont, au dessus du bourg, présente à notre intérêt une chapelle qui renferme, me semble-t-il, des vestiges du XIIe siècle, avec grand et petit portail. Elle a été accrue au XVIIe siècle, sur sa face sud, d'une sorte de chapelle accessoire. A l'ouest de l'ensemble est un bâtiment, dont une partie était sans doute le logis : muraille en damier brique et pierre, avec une porte en anse de panier. A Duclair même, l'intérieur de l'église Saint-Denys, et surtout le carré devant le sanctuaire du XVIe siècle, sont intéressants.

SAINT-PAER

Cette localité, qui s'appelait Trubleville au XIe siècle, a pris le nom du patron. L'église, qui fut unie au XVe siècle à la mense conventuelle, et rebâtie en conséquence peu après, est robuste et élégante. Au bas-côté nord du sanctuaire est un bel arc roman, et du côté sud une nef munie des clefs de voûte pendantes qui sentent l'influence de Jumièges. Cette église, et sa voisine – gémétique aussi – d'Epinay ont de beaux porches Renaissance.Sur cette dernière paroisse, l'ancien manoir gémétique de Valbouet n'existe plus.

YAINVILLE

Jolie église romane, dont la tour du XIIe siècle a dû servir de modèle à celle de Bliquetuit, qui lui fait face de l'autre côté du fleuve.

JUMIEGES

L'église paroissiale de Jumièges, dédiée à Saint Valentin, possède une nef du début du XIIe siècle et un choeur édifié dans les deuxième et troisième quarts du XVIe. Cette dernière partie comporte comme éléments d'ornementation, non seulement les clefs pendantes que l'on retrouve ailleurs, mais des éléments antiques, principalement des chapiteaux pourvus de la double volute ionienne. Ce détail paraît avoir été remarqué dans les environs. L'église paroissiale de Saint-Wandrille a une nef pourvue de chapiteaux ioniques, et on a même eu l'extravagante idée (unité, que de crimes on commit en ton nom !) d'en pourvoir les piles du sanctuaire qui est du XIVe siècle. Un autre exemple, beaucoup plus réussi, s'en trouve dans l'église de Vatteville-la-Rue, qui dépendait aussi de Saint-Wandrille.

LE MESNIL-SOUS-JUMIEGES

Les aveux du XVIe siècle énumèrent, dans les environs immédiats de l'abbaye, divers manoirs : manoir du Mesnil, manoir de l'Aumônier, le Clos-l'Abbé, manoir et clos du Courtil, manoir et grange de Heurteauville, manoir de la Lieue, le Haule-Manoir. En dehors de Heurteauville, sis sur la rive gauche, je n'ai pu identifier que celui du Mesnil, auquel demeure attaché le souvenir d'Agnès Sorel. La porterie est extérieurement en bon état, mais ruinée à l'intérieur. Le bâtiment d'habitation est orienté Est-Ouest ; la première moitié montre une belle baie aveuglée en tiers-point, du XIVe siècle semble-t-il, celle, probablement, de l'oratoire ; la seconde, côté Ouest, a des fenêtres à meneaux, du XVe ou du XVIe.

NORVILLE

Il y avait une baronnie, ainsi qu'un manoir situé autour de l'église et appelé " l'Abbaye ", clos de murs " à chaux et à sable ". Ceux-ci ont disparu, le nom est resté. L'église qui est probablement, avec celle de Bû-la-Viéville, près de Dreux, la perle des églises gémétiques –mise à part la splendide église de Pont-de-l'Arche, – offre aussi des clefs de voûte pendantes, des fenestrages flamboyants et un très beau clocher. Dans l'enclos, une petite grange dresse fièrement ses contreforts. Comme la plupart de ses pareilles, elle n'a qu'un mur pignon, l'autre bout est ouvert. En face de l'abside de l'église, une maison, dont une partie en pierre montre un larmier du XVe siècle, et une autre – en colombages avec des sculptures sur bois aujourd'hui bûchées – pourrait avoir été le logis.

II. RIVE GAUCHE DE LA SEINE

SAINT-PIERRE-D'AUTILS

Cette localité, avec Saint-Just, Saint-Marcel, et Saint-Etienne-sous-Bailleul ses voisines – qui n'ont aucun souvenir gémétique intéressant, – se trouvent dans la vallée de la Seine, un peu en aval de Vernon. Ces quatre paroisses et quelques écarts environnants formaient ce qu'on appela la baronnie de Longueville (le nom d'un lieu-dit actuel), et un prieuré fut établi par Saint-Pierre. Il en subsiste une belle église du XIIe siècle dont le clocher est classé ; assez belle porte murée du XIIIe sur le côté nord ; rien de très marquant à l'intérieur. Le prieuré comprenait la demeure du curé – restaurée assez récemment, – laissant voir par endroits des ouvertures en ogives de basse époque. Auprès, ancienne grange avec charpente apparente, cave ancienne derrière. Les bâtiments d'exploitation occupent un carré de 60 à 80 mètres de côté, dont deux seulement ont été construits, à l'est et au sud. C'est là certainement l'ouvrage de l'abbaye de Jumièges, à qui le prieuré a toujours appartenu. Les bâtiments n'ont qu'un grenier sur rez-de-chaussée, mais sont remarquablement construits, sans autre décoration qu'une corniche en quart de cercle sous la gouttière. Noter à Saint-Marcel, près de l'église, l'existence d'une maison qui peut être du XVIIIe siècle, et porte le nom de Prieuré.

JOUY-SUR-EURE

Passant de la majestueuse vallée de la Seine dans celle de l'Eure aux lignes plus douces, nous y rencontrons le souvenir d'un prieuré de Jumièges supprimé dès le XVe siècle, celui de Jouy-sur-Eure. Il ne subsiste rien des bâtiments d'habitation ; en revanche on est frappé par des vestiges importants d'un mur d'enceinte en grand appareil, renforcé de contreforts. L'église possède les ruines d'un beau portail classé du XIVe siècle, et des vitraux bien délabrés.

GAUCIEL

Entre Jouy et Evreux était la baronnie de Gauciel, pourvue elle-aussi d'un manoir disparu. Sur la porte de la très humble église est sculptée une clef de Saint-Pierre, auquel elle était dédiée ainsi qu'à Saint-Paul ; l'un et l'autre ont à l'intérieur deux statues du XVIIe siècle assez curieuses, de part et d'autre d'un retable contemporain ; de la même époque, une statue de Saint-Léonard, patron des prisonniers, provenant peut-être d'une église des environs.

PONT-DE-L'ARCHE

Plus près de Rouen, l'abbaye avait le patronage de l'église de Pont-de-l'Arche, qu'il n'y a pas lieu de décrire ici, avec une chapelle dédiée à Saint-Louis ; et en outre le patronage de l'église voisine des Damps, aujourd'hui complètement reconstruite.Dans les environs de la péninsule gémétique, l'abbaye avait un manoir à Anneville-sur-Seine. A Hauville, elle avait une baronnie appelée la Cour-l'Abbé, avec logis et chapelle ; il n'en reste plus rien.

BARNEVILLE

Au XIIe siècle, l'église dépendit quelque temps de Jumièges ; ce qui en subsiste d'ancien (murs du sanctuaire XIVe et sud de la nef XVIe, d'ailleurs très remaniés) ne lui appartiennent pas. Mais une très belle statue de Saint-Pierre (XVe s.) a été placée dans la chapelle des fonts, et rappelle assez le style de celles du musée lapidaire de Jumièges. Peut-être a-t-elle la même origine.

HEURTEAUVILLE

Presque exactement en face de Jumièges, sur la rive gauche de la Seine, est la localité d'Heurteauville, où l'abbaye possédait des prairies, et une vaste et belle grange à dîmes, avec pignon aux deux extrémités, encore en service. A côté existe aussi le manoir, pittoresque demeure à colombages. L'église, édifiée vers 1730 par les moines de Jumièges, consiste en trois travées terminées par une abside à trois pans, bien construite, mais sans aucune recherche d'élégance.

LE TORP

Cet ermitage de la fin du XIIe siècle qui, après avoir failli devenir abbaye cistercienne, passa à Jumièges vers 1203, garde actuellement une chapelle pourvue d'un portail en plein cintre, avec ornements géométriques de la fin du XIIe ; les fenêtres paraissent avoir été modifiées au siècle suivant ; et une porte de cave en anse de panier, dans ce qui subsiste de l'ancien logis, annonce le XVIe.

TROUVILLE-LA-HAULLE

C'était une baronnie. Subsiste une porte du XVe siècle, " petit huis ", probablement d'un ensemble monumental ; belle grange à pignon avec contrefort, et logis XVIIIe siècle avec semblable pignon, dans l'un et l'autre cas à une seule extrémité de la bâtisse. Le cellier, avec ses soupiraux en meurtrières, est curieux.Au delà de la Risle se trouvait la baronnie de Conteville, qui, dès le XVIe siècle, ne comportait plus de manoir.

III. FRONTIERES DE FRANCE ET BASSE-NORMANDIE

BOUAFLE

Il y a dans la vallée de la Seine deux villages de ce nom ; celui dont il s'agit ici se trouve en face de Meulan, sur la rive gauche. Cette terre, ainsi que celles de Verneuil et de Dame-Marie-au-Perche, avaient été données à Jumièges par Albert, membre de la famille de Châteaudun-Bellême au XIe siècle. Ce fut un prieuré. La nef de l'église est tardive, la tour peut-être du XIIe siècle, le tout très abîmé. Le logis se trouvait en contre-bas ; il reste encore quelques pans de mur du XVIe ou du XVIIe.

BU-LA-VIEVILLE

Cette localité, sise entre Houdan et Dreux, était un prieuré. Une maison moderne, située face à l'église, en porte encore le nom ; elle n'a conservé qu'un large puits et une vieille cave. L'église, sauf le bas-côté sud, est très remarquable. Choeur Renaissance classique, bas-côté nord avec belles clefs de voûte pendantes, chapelle à pignons extérieurs.En allant sur Dreux, je signale, au moulin des Osmeaux – qui appartient à Jumièges du XIVe siècle à la Révolution, – une petite construction voûtée, avec porte en anse de panier et chanfreins, qui pourrait bien avoir été un cellier ou un magasin à blé.A Verneuil-sur-Avre, Jumièges possédait des terres au Vieux-Verneuil, sur la rive droite de la rivière, donc en France. Les prés portent toujours le nom de " Jumièges ", qui est aussi donné à une espèce de poire appréciée dans le pays. L'église Saint-Martin, rebâtie au XVIIe siècle et transformée en grange, n'offre rien d'intéressant. Dans les environs, il ne reste plus que la cloche de l'église de Gauville. Seule, parmi celles qui dépendaient de Jumièges, la petite église de Piseux est encore affectée au culte.

DAME-MARIE-AU-PERCHE

Après avoir côtoyé ces curieux monuments qui s'appellent l'église de Moutier-au-Perche, le manoir de Saint-Hilaire, la château de Clémence, le prieuré de Sainte-Gauburge, le touriste arrivera au prieuré gémétique de Dame-Marie, à une lieue de Bellême. Il subsiste l'entrée, qui ouvre dans la cour du manoir (l'église a été entièrement refaite), et les ruines du logis, brûlé depuis de nombreuses années, mais dont les robustes murailles Renaissance sont encore debout. Il offre maints détails intéressants : un culot de tourelle, une porte et une tour d'escalier XVIe siècle. L'arc d'une porte – de communication, semble-t-il – est encastré dans le mur de l'église, avec chapiteaux à palmettes. Il serait à souhaiter que le département de l'Orne fît quelque chose pour sauver ce remarquable ensemble.

COULONCES

Rentrons en Normandie. Au nord d'Argentan, à deux kilomètres de Trun, voici la baronnie de Coulonces. Il subsiste le portail d'entrée – reconstruit au XVIIIe siècle, semble-t-il et pourvu jadis d'un écusson soigneusement martelé, – avec un grand logis actuellement inhabité. L'église, très modeste, a dû connaître autrefois plus de splendeur, à en juger par une fenêtre subsistance du XIVe siècle.

CROUPTES

A Vimoutiers furent jadis une jolie église – en dernier lieu musée régional, – et une maison dite " du Prieur ", appartenant à Jumièges, l'une et l'autre pulvérisées en 1944. A trois kilomètres de là est le prieuré de Crouptes, qui constitue peut-être l'ensemble le mieux conservé des établissements gémétiques, grâce à la famille qui, déjà sur les lieux avant la Révolution, a pieusement entretenu ce patrimoine. A quelques centaines de mètres du village on trouve à flanc de coteau, rangés à peu près en rectangle de part et d'autre du chemin : d'abord à gauche une très belle grange – du XIIIe siècle semble-t-il, – puis le pressoir banal ; presque dans l'axe, la maison du fermier ; et à droite, côté de l'est, la chapelle et le logis. Bâtie en pierres à peine épannelées, la chapelle pourrait être du XIVe. Le logis, d'aspect moderne, paraît avoir été reconstruit dans la seconde moitié du XVIIIe. De la chapelle proviennent : une statue assez endommagée de Saint Maclou, du XIVe également, ma pierre d'autel, les vases sacrés, canons, reliquaires, conservés avec une délicatesse bien rare... Bâtie au flanc du coteau percé de grottes – qui ont donné son nom au village, – l'église paroissiale est pittoresque, et possède un porche d'une remarquable élégance de lignes.

OUEZY

Voici une baronnie, sise à une petite distance de Mézidon, qui sera la dernière, mais non la moins intéressante, des possessions que nous avons à visiter. Son église, dont le mur sud paraît remonter au XIIe siècle, fut d'abord priorale, et pourvue d'un beau choeur orné de sculptures, parmi lesquelles, au tympan de la porte nord, est une célèbre figure d'homme dormant que j'identifierais avec le sommeil de Jacob. Le reste du mur nord a été percé – au XIIIe, ce semble, – pour l'établissement d'un bas-côté qui n'a pas été réalisé. Touchant à la partie sud de la nef se trouve un bâtiment qui a dû être le logis. Il est difficile à dater, toutes les ouvertures ayant été refaites. Le galbe des contreforts accuse peut-être le XIIe siècle. Dans l'angle, une porte du XVe ou du XVIe. A l'intérieur était la cheminée double dont parle Caumont. Elle occupait le premier étage, et se trouvait soutenue au rez-de-chaussée par une curieuse maçonnerie en forme de pyramide renversée. La pièce était couverte d'une voûte lambrissée. A l'est de ce bâtiment était la grange aux dîmes, munie de piliers " comme une église ", et d'une porte assez grande pour laisser entrer des chariots attelés de trois chevaux.Dom Dubusc, dans l'Histoire de Jumièges, nous apprend que les religieux firent construire la " maison manable ", les écuries et la grange, vers le milieu du XVIIIe siècle.

VIEUX-FUME

Enfin, dans les environs, se trouve le village de Vieux-Fumé (on sait que ce nom bizarre n'est qu'un dérivé de Vadum Fulmeri, " le gué de Vulmer ", sur la rivière Laison). L'église, qui appartenait à Jumièges au XIIe siècle, possède un transept et un choeur de cette époque, où l'on retrouve plusieurs détails sculpturaux semblables à ceux de l'église d'Ouézy.

LE MANOIR

Sur cette intéressante église, que je n'ai pu voir, je renvoie à Caumont. Il faut mentionner encore celle de La Luzerne près de Saint-Lô.Le lecteur a maintenant le droit de chercher à savoir si de cette première enquête certaines conclusions générales peuvent être dégagées.On peut rapprocher la nef de Saint-Valentin de Jumièges de celle d'Ouézy. De leur côté, les chapelles de la Cour-du-Mont à Duclair et celle du Torp, différentes par leur portail, peuvent se comparer pour la disposition générale et l'éclairage.On ne trouve guère de points de contact entre des monuments plus tardifs : Saint-Pierre-d'Autils, Montataire, Jouy-sur-Eure.C'est le début du XVIème siècle, avec les travaux entrepris par la Congrégation de Chézal-Benoît, qui nous présente le lot d'édifices les plus apparentés, par le mélange de l'art classique et du gothique finissant : Saint-Valentin de Jumièges (sanctuaire), Genainville, Bû, Norville, Saint-Paer, Duclair, à quelques égards, paraissent témoigner d'une certaine unité d'inspiration chez eux qui surveillèrent alors les édifices dépendant de l'abbaye de Jumièges.

 

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