LES POSSESSIONS DE JUMIEGES EN FRANCE

Par dom Jean LAPORTE

Moine de Saint-Wandrille

Alors que Saint-Wandrille avait acheté le domaine où il s'installa, et n'avait recouru que par nécessité aux générosités de Sainte-Bathilde, c'est par une largesse de cette souveraine et du roi Clovis II son mari que débute l'histoire économique de Jumièges . Le noyau de ses possessions fut, bien entendu, le terroir où est assis le monastère et la partie péninsulaire qui l'entoure. Peut-être le mouvement de terrain qui barre la presqu'île au nord en fut-il la première limite ? La population monastique s'étant accrue, le fondateur, d'après une tradition tardive (XI ème siècle) mais vraisemblable , obtint de Sainte-Bathilde au moins deux domaines : Genainville en Vexin, et Montataire dans le Val d'Oise . Au début du XI ème siècle, on considérait que les biens suivants avaient été restitués par Guillaume Longue-Epée, et par conséquent, dans la rigueur des termes, auraient appartenu à l'abbaye avant les invasions: le domaine de Jumièges lui-même, pêcheries dans la Seine, Duclair et environs, Norville, Vieux-Port, Quillebeuf et Saint-Aubin. Les terres à Saint-Paul, entre Duclair et Yainville doivcnt avoir été obtenues à la suite du fameux procès entre Saint-Philibert et Saint-Lantbert, abbé de Fontenelle, que Saint-Ouen arbitra vers 674 ou 675.  

Il paraît probable qu'après la mort de ce dernier l'attitude d'opposition de Saint-Philibert à Ebroïn valut à son monastère, de la part des tenants des Mérovingiens, des vexations qui durent se répercuter sur le temporel. La situation redevint bonne avec l'abbatiat de Saint-Hugues, neveu de Charles-Martel, qui reçut la crosse vers 720. Nul autre, ni avant, ni après lui, ne fit tant pour ce lieu vénérable de Jumièges écrivait le chroniqueur de Saint-Wandrille qui, vers 840. avait examiné les chartriers des deux abbayes . Saint-Hugues peut, je crois, être considéré comme le restaurateur, le second fondateur de Jumièges. Il est connu à Fontenelle pour avoir réformé l'administration du ravitaillement : " Il institua, dit notre chroniqueur, dans ce monastère, des mensualités; ", en désignant les villages qui devaient chacun pendant un mois livrer des vivres en quantité suffisante". II y a tout lieu de croire qu'il organisa quelque chose de semblable à Jumièges.Pendant la plus grande partie du VIII ème siècle et le début du IX ème , cette maison bénéficie de sa position favorable à Pépin et à Charlemagne. L'abbatiat de Droctegang, plusieurs fois ambassadeur auprès du Pape aux environs de 760, doit être une période heureuse pour le temporel, plus tard aussi celui du chancelier Hélisachar. II est probable encore qu'il se produisit à Jumièges, au temps de Louis le Débonnaire, une réorganisation de la répartition des biens entre l'abbé et le convent, comme à Fontenelle et à Corbie; mais il faut le retour des jours noirs pour nous fournir quelques détails. Nous connaissons ainsi l'existence de la terre de Tourtenay, près de Thouars en Poitou, usurpée puis restituée par Pépin d'Aquitaine en 830-838 ; la personnalité énergique de l'abbé-militaire Hérimbert est peut être pour quelque chose dans cette remise en ordre. Mais le 24 mai 841, le monastère était brûlé par les pirates d'Oskar. En 849, les calamités de toutes sortes et les destructions produites par les irruptions danoises obligent les religieux à demander à leur abbé un supplément de ressources. Il leur alloue. sur leurs propres biens, vingt sept localités, qui paraissent être des villages entiers " cum integritate ", excepté trois mansioniles situés en forêt de Brotonne et attribués à des services spéciaux. Leurs identification est difficile. Le plus septentrional est Beaunay prés de Tôtes, le reste se trouve sur la rive gauche de la Seine et en Roumois, où Saint-Philibert a laissé de nombreux souvenirs. et où l'abbaye devait avoir des possessions étendues dans les forêts de Brotonne. du Vièvre et de Bonneville. Certains témoignages d'ailleurs tardifs - de culte du saint, et de son successeur Saint-Aycadre. en Bessin et en Cotentin évoquent aussi des propriétés dans ces régions. Sur la réorganisation du temporel après la restauration de 935 environ, je ne puis que renvoyer à l'exposé de Musset sur " Les destins de la propriété monastique" du IX au XII ème siècles, à celui de M. Mollat "Jumièges. foyer de vie maritime " ainsi qu'à la communication de dom Levasseur "l'Eau-Dieu à Jumièges" Ce qui est frappant, dans la liste des biens restitués par Guillaume Longue-Epée, c'est la prépondérance des droits fluviaux, qui, primitivement appartenaient au duc. Par ailleurs, 1'assiette des biens sur la Seine, l'Eure et l'Oise, en facilitait extrêmement l'admistration et la visite. Estimant sans doute que son père en avait fait assez, Richard Ier se tint dans une réserve beaucoup plus grande vis-à-vis de Jumièges, et aussi de Saint-Wandrille. Ce furent des familles d'importance moyenne qui donnèrent à la première Vimoutiers, Crouptes et Ouézy. Dans les dernières années du X ème siècle et les premières du suivant, l'administration discutable de l'abbé Robert "Ospac" amena Richard II à introduire un réformateur, en même temps qu'a s'immiscer dans le temporel de l'abbaye; c'est lui qui imposa l'échange Tourtenay-Longueville .. Ses vassaux y mirent moins de formes encore; le comte d' Evrcux usurpa Le Trait, et Onfroy de Vieilles, pour sa part, La-Haye-d'Aizier; chez les Capétiens, Montataire et Genainville passèrent également en mains laïques. Dans cette société anarchique, malheur aux faibles et aux hésitants !L'arrivée de Thierry de Dijon redressa petit à petit la situation, et aussi l'intervention d'Albert le Riche. abbé de Micy, de la famille de Chateaudun-Bellême. II renfloua généreusement le monastère, dont son grand-oncle Anno avait été abbé, et où lui-même avait pris l'habit. Bouafle, Verneuil, Dannemarie, prirent place parmi les biens de Jumièges, et en constituèrent des éléments essentiels jusqu'à la fin du moyen âge. Le prieuré de Bû-la-Viéville est dû probablement aux seigneurs de Dreux. Un autre français, le chevalier Pierre de Paris, donna quelques biens autour de la capitale, à Colombes, Villejuif, Ivry-sur-Seine. En Normandie, Gilbert Crespin donna l'importante terre de Hauville, presque en face de Jumièges.I.e XI ème siècle finit mieux qu'il n'a commencé. I1 est vrai qu'un certain nombre de propriétés connues par la confirmation de 1024 ne se retrouvèrent pas dans celles de 1079 et 1080: Blacqueville, Boschyons, Brosville, Daubeuf-la-Campagne, Saint-Laurent de Condel, Barbery et Lilletot, cette dernière " empruntée" à vie par Hugues de Montfort. Ces disparitions sont-elles les suites de spoliations ? doit-on les attribuer à des échanges ou à des ventes? il n'est guère possible de le savoir. Elles se multiplieront encore pendant la première moitié du siècle suivant. Après les confirmations de 1147, 1156, 1163 et 1172. on constate l'accession à l'abbaye d'un certain nombre de localités, sises surtout en pays de Caux : Beaubray, Bosc-Beranger, Bourville, Bouteilles (salines), Esmondeville, Etables, Folny, Frontebosc, Hotot-l'Auvrey, Le Tréport, Offranville, Saint-Vaast-Dieppedalle. Mirville. Croixmare. et Barneville en Roumois; il ne s'agit plus de domaines entiers, mais de dimes et d'églises.Les " fuites" inexpliquées sont assez nombreuses : Beaubray, Barneville, Emainville. Etables, Maizières, Offranville, Virville (don du duc Robert Ier), Mirville. Ce sont, pour la plupart, des acquisitions récentes; peut-être les descendants des donateurs se sont-ils ravisés...La fin du XII ème siècle et la plus grande partie du XIII ème sont une époque de prospérités économique. En 1196-1203, on réalise l'échange très fructueux de Pont-de-l'Arche contre la baronnie de Conteville ; en 1203 encore, on reçoit le terre de Guiseniers en Vexin, par l'intermédiaire de l'archevêque, parce que c'est une ancienne propriété monastique ayant appartenu à Saint-Wandrille avant les invasions C'est à cette époque aussi que s'organise le système d'administration des biens par les différents "offices " monastiques auxquels ils sont dévolus; procédé pratique, mais désastreux à la longue pour la discipline.Le XIV ème siècle nous a laissé un texte très intéressant: le tableau des recettes et dépenses de l'abbaye dressé en 1338 pour le pape Benoît XII. L'abbaye même de Jumièges, non compris les prieurés, accuse 7710 livres de revenus contre 7042 de dépenses; mais il y a une forte marge d'imprévu, en sorte que les dépenses doivent dépasser 7500 livres. Un document de la fin du siècle, 1394, et un autre de 1404 nous rendent compte de l'activité du monastère comme établissement de crédit. Entre 1303 et 1308, on y relève - sauf erreur - soixante-dix-sept opérations : quarante pour 1303-1310: trois seulement entre 1303 et 1322; treize de 1330 à 1339; quatre en 1346 à 1347; plus rien jusqu'en 1389; six depuis cette date jusqu'en 1392; une douzaine de 1392 à 1398. Les auteurs sont tous des officiers de l'abbaye. Le pitancier, chargé du service de la table (267 livres de revenu) en compte pour lui quatorze, réparties sur tout le siècle :c'est le service le plus régulier. La chambrerie de l'abbé (1821 livres) en compte vingt-deux de 1302 à 1306, plus rien ensuite; l'abbé lui-même une seule en 1334. Entre 1316 et 1327. le prieur du convent en opère quatre (53 livres de revenu). Le chantre, parent pauvre avec ses vingt livres de revenu annuel, apparaît en 1322, 1334, 1393: l'infirmier (92 livres de rente), une fois en 1331, deux en 1338; le sacristain (229 livres). une seule fois en 1390. Puis surgit un nouveau personnage, le receveur du couvent, qui, de 1389 à 1396. effectue huit opérations. Les sommes sont généralement petites : une demi-livre, une livre et demie, deux livres; le maximum est soixante livres en 1306 (pitancier), ensuite trente livres en 1334 (l'abbé). Le taux est égal ou légèrement inférieur à 10 %, sauf en 1305, ou dix-huit livres portent l'intérêt énorme de 41. 10 %. (s'il n'y a pas erreur), D'autre part, certains officiers bien rentés, le cuisinier (1332), l'aumônier (4631), le cellérier (3402), sont absents de cette liste, qui ne comprend probablement que ]es rentes non "raquitées". En somme, les opérations de prêt dépendaient, pour une part, des disponibilités de ces officiers, mais surtout de leurs aptitudes personnelles. Le document de 1404 concerne les opérations effectuées depuis 1364, par la caisse de la communauté semble-t-il. En bénéficièrent une quarantaine d'habitants de Jumièges, nommément désignés, un seul habitant chacune des localités voisines - Anneville, Duclair, Yainville, Mesnil-sous-Jumièges, Conihout - plus environ vingt-cinq personnes dont le domicile n'est pas mentionné (probablement Jumièges, pour la plupart).Les sommes prêtées ne dépassent pas trois livres; plusieurs sont de quatre à cinq sous. I1 y a quelques achats en vente sur décret, à Saint-Paër notamment. Au début du siècle, le recrutement s'accroissant, les prieurés ont pris de l'importance. Ce sont, en dehors d'Ouézy en pays d'Auge - qui n'entretient plus de communauté, Montataire près de Creil, qui est le plus important; puis Genainville, près de Magny-en-Vexin; Guiseniers, prés des Andelys; Bouafle, près de Mantes; Bû-la-Vieville, Près de Dreux; Dannemarie, près de Bellême; Crouptes, près de Vimoutiers; Jouy-sur-Eure, près d'Evreux; Saint-Pierre-d'Autils, près de Vernon. On essaye même d'annexer des prieurés dépendant de maisons étrangères -Villaines, prés de Lyons-la-Forêt, et Montlouvet, près de Cuy-Saint-Fiacre. - mais sans succès. Par contre, aux XIV et XV ème siècle les catastrophes financières succédant aux catastrophes militaires obligèrent de resserrer les ressources sur le noyau central : l'église de Saint-Paër est unie, en 1351, à la la mense abbatiale; et, en 1413, le prieuré de Jouy l'est à l'abbaye même. Après l'expulsion des Anglais, on note encore une importante acquisition : celle de la terre et seigneurie d'Anneville-sur-Seine, effectuée par intervention de Charles VII à l'occasion de la mort d'Agnès Sorel. De nombreux achats de dimes ,que l'on constate dans les aveux du début du XVI ème siècle. ont sans doute été faits à cette époques. Avec les commendes qui s'installent définitivement en 1540, la communauté ne jouira plus guère que de la baronnie de Jumièges, de celles de Duclair et d'Hauville, de la terre de Guiseniers, du prieuré de Saint-Pierrc-d'Autils avec quelques autres propriétés moins importantes. En 1583 le cardinal de Bourbon. abbé commendataire, fait cadeau ses Chartreux de Gaillon du prieuré de Genainville.Puis il faut vendre plusieurs terres: baronnie de Norville (10225 livres), terre de Saint-Aubin (2650 livres) en 1563,la baronnie de Coulonces (3000 livres) en 1570 le domaine non fiéffé de Jouy, pour répondre aux demandes de subsides du roi, en lutte contre les protestants et les Ligueurs; on donne à emphytéose les Cottes à Boisguillaume et le Torp, en forêt de Brotonne. Coulonces est rachetée en 1620, Norville dès 1609; mais on cède aussi cette année-là beaucoup de petits fiefs dont on ne peut rien tirer : Sérans en Auge, Mesnil-Renouard, Varavillc, Cabourg, Villejuif, Colombes, Vitry-sur-Seine, Pont-Snint-Pierre, Pont-Authou. Le fief des Belle, à Motteville. est vendu malgré les moines . L'introduction de la Réforme de Saint-Maur en 1616 ne change rien vis-à-vis du commendataire; mais les religieux, scrupuleusement pauvres personnellement, peuvent faire face à des dépenses conventuelles bien plus considérables. et faire fructifier leurs économies. Les acquisitions n'avaient jamais entièrement cessé . On en compte cent-quarante et une entre 1545 et 1726, ainsi réparties : trois de 1545 à 1555; puis plus rien pendant un demi-siècle; de 1606 à 1623, plusieurs petites acquisitions au Marais ou aux Sablons, dans les environs de l'abbaye; de 1623à 1643, rien; ce temps est celui ou Jumièges étend la Réforme, et a besoin de toutes ses ressources pour introduire les communautés dans des abbayes dévastées.De 1647 à 1687, acquisition de " closages"; en 1674, l'abbaye a payé 1700 livres pour l'amortissement de ses acquisitions immobilières. On en relève aucune de 1687 à 1701; mais, en 1692, rappel considérable d'amortissement : 10800 livres. Autre acquisition en 1708, et la dernière en 1717. En 1710, l'abbaye paye 17454 livres, comme part de subvention tenant lieu de capitation décidée entre le Roi et le clergé. Pour cette période de près de deux siècles, on ne compte qu'une seule constitution de rente. En 1700, les moines investissent 25.000 livres en constructions de maisons à leur manoir de la Poterne à Rouen. En 1668, le prieuré de Saint-Pierre-d'Autils était uni à la mense conventuelle. En 1685, la petite baronnie de Conteville était échangée avec la seigneurie du Landin . Les acquisitions de fiefs et droits féodaux sont très recherchés parce que, outre la vanité nobiliaire, elles amènent les contribuables à payer - sans trop les faire crier, comme nos contributions indirectes,- lors d'acquisitions profitables. Jumièges acquiert ainsi en 1708, du président Le Guerchoi, trois hautes justices dans les environs de l'abbaye, à Jumièges même, Duclair et YainvilleLe gros événement du XVIII ème siècle, c'est le nouveau partage des biens imposé par le commendataire, le tout-puissant abbé de Saint-Simon, sous la Régence (1720-1727). Son but est de faire échanger les domaines mal entretenus et appauvris de la mense abbatiale contre les terres en excellent état de la communauté. I1 y parvient; et les Mauristes constatent qu'on leurs a pris des domaines de plus de 20000 livres de rapport, pour leur en attribuer d'autres qui n'atteignent pas 8000. Ils ont perdu plus de la moitié de leurs revenus. Petit à petit, à force d'économies et d'ordre, on se remet à flot. Dans La deuxième moitié du siècle, récupère certains prieurés, tel Bouafle, dévastés par les commendataires, et qu'inlassablement on restaure.Le dernier événement de l'histoire économique de Jumièges est la cession au duc de Penthièvre, en 1771, du domaine fieffé - non du prieuré- de Saint-Pierre-d'Autils . Mais les puissants du monde se sont bien adoucis depuis Louis XIV. Cette histoire, que M· Morisset s'est chargé de nous conter, n'est qu'un échange de bons procédés et de politesses qui s'achève presque en idylle, à la grande joie du procureur de Jumièges, l'excellent dom Courdemanche. Après des débuts difficiles, les mémoires et pièces de toute sorte disparaissent sous les fleurs, en attendant le coup de vent qui, dix ans plus tard, les dispersera définitivement.

NOTA:

De toutes les possessions de Jumièges au cours des siècles il ne pouvait être question de traiter, dans le cadre d'une simple communication, que d'une manière générale et très succinctement.

 

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